|
Interview
de Jean-François.
RIVEZ,
Dr-Ir, Responsable de la Cellule " Technologies
Propres", Direction Générale des Ressources Naturelles et
de l'Environnement de la Région Wallonne.
Propos
recueillis par M. Renier
(mai 1998)
Question:
Que faut-il entendre par technologies propres?
Réponse:
Cela
correspond à une certaine conception évolutive que l'on a en
matière de prévention. Les premières définitions en
donnaient une vision technocratique, mais c'est d'abord toute
technologie qui consiste à réduire les émissions polluantes
à la source, en ce compris les déchets. C'est en quelque sorte
la définition qui a été adoptée dans le cadre du Plan Wallon
des Déchets 1991-1995.
En
fait, les technologies évoluent dans le temps et dans l'espace.
Elles ne sont pas figées. Personnellement, je préfère adopter
la définition d'un rapport de la Commission Européenne
qui consiste à dire que les technologies propres, c'est une démarche
conceptuelle méthodologique de changement dans l'entreprise par
l'adoption effectivement de technologies plus
propres et ce, de façon beaucoup plus vaste, depuis les entrées
de matières premières dans le procédé jusqu'à la
production, la commercialisation et l'élimination des déchets
en tenant compte de l'ensemble des facteurs environnementaux.
Mais
l'entreprise a tout un chemin à parcourir avant d'arriver à
penser "technologies propres". Ce n'est pas quelque
chose que l'on fait du jour au lendemain parce qu'on l'a décidé.
La
première question que je pose quand je m'adresse aux
industriels, c'est de leur dire: êtes-vous capables de me
sortir dans un délai de 30 secondes votre permis d'exploiter,
votre autorisation des eaux usées ou vos dernières analyses en
matière d'air ou en matière d'eau? Si oui, c'est très bien.
Si ce n'est pas le cas, il y a quelque chose qui n'est pas
correct.
Deuxième
étape: y a-t-il des petites choses qui peuvent être faites
dans l'entreprise en liaison avec ces permis? Une chose est
d'avoir son permis, une deuxième est de respecter son contenu,
et ce, de façon permanente. A ce moment, on ne parle pas encore
de technologies propres.
La
troisième étape consiste à se demander: que faire pour améliorer
l'entreprise par des petits investissements qui ne coûtent pas
cher mais qui peuvent rapporter pas mal de bénéfices pour
l'environnement? Par exemple: fermeture des robinets, des
vannes, étanchéité des raccords, fermeture des pots de
produits. Ce sont des petites économies. A ce stade, on n'est
pas encore au cœur de l'activité de l'entreprise.
La
quatrième étape consiste à dire: comment aller encore plus
loin dans mon entreprise? : par exemple en travaillant en
circuit fermé des eaux, en triant mieux les déchets, en récupérant
des sous-produits qui peuvent être réintroduits dans le procédé,
etc.
Et
puis seulement, en dernière étape, on pense technologies
propres ou produits propres, où là, on change le procédé de
fabrication, ce qui nécessite peut-être des investissements
conséquents. Cela peut se produire en fin de durée de vie d'un
outil. Il convient alors de tenir compte de critères économiques,
sociaux et autres mais aussi de critères environnementaux.
Je
préfère donc parler de démarche
technologies propres, parce que cela fait référence à des
changements de conception dans l'activité de l'entreprise plutôt
qu'à une liste de technologies, car cela implique une évolution
dans le temps et pour laquelle l'entreprise n'est peut-être pas
prête à s'investir du jour au lendemain pour des raisons
financières. Il s'agit donc bien souvent d'améliorer le procédé
de l'entreprise. Mais lorsque un nouveau produit se conçoit, il
est plus facile de le concevoir en minimisant au maximum
l'impact qu'il aura sur l'environnement: par exemple envisager
un démontage aisé des véhicules, plutôt que l'aplatissement
pour la casse.
Est-ce
difficile à mettre en place?
Jusqu'à
présent les entreprises ont réagi davantage en soignant leurs
procédés de fabrication (par ex. en mettant une station d'épuration
en cas de problème d'eau, ce qui nécessite simplement un
cahier des charges et une commande) sans toucher au cœur du
procédé. Un tel changement implique des concertations
multiples: avec le responsable des achats, le responsable de la
production, le service R&D, le responsable marketing etc.
C'est donc une démarche qui implique non seulement un
consensus, mais aussi une attitude environnementalement correcte
qui n'est pas innée dans chaque entreprise. Certaines
attendront de se le voir imposer avant de bouger.
Y
a-t-il eu un facteur déclenchant?
La
prise de conscience a été multiple. Il y a eu la réglementation,
les directives européennes, les arrêtés, les décrets, etc.
Mais ces réglementations proviennent de prises de conscience ou
de constats qui ont été faits ailleurs, que ce soit par le
monde associatif, les organisations non gouvernementales actives
dans le domaine de l'environnement ou le monde scientifique.
Cela n'exclut pas l'initiative d'un industriel qui a sa propre
vision des choses.
Quels
sont les secteurs visés?
Tous,
sans exception. Mais cette réponse est ambiguë. Par exemple :
mettre en place un système d'épuration des gaz provenant d'une
décharge, est-ce une technologie propre? Personnellement, je ne
le crois pas, dans la mesure où la définition de la prévention
consiste à réduire les nuisances à la source. Une fois que le
déchet est produit et qu'il faut le gérer, c'est trop tard. On
n'est plus dans une logique de prévention au sens noble du
terme, on est dans une logique de gestion des déchets. Mais il
est vrai aussi qu'épurer les gaz sortant d'une décharge et
utiliser ce biogaz représente un "plus". C'est un
moindre mal. Le risque est mieux géré. Il faut donc viser les
secteurs ou entreprises qui fabriquent un produit et non un
secteur qui gère un héritage.
Où
se situe la Wallonie par rapport à la Flandre et au reste de
l'Europe?
Il
ne faut pas attendre de voir ce qui se passe ailleurs pour
adopter les changements. C'est à nous de voir le type de problème
que nous avons et d'adopter la meilleure façon de le résoudre.
Dire que nous sommes en retard ou en avance sur tel ou tel pays
n'a pas beaucoup de sens. La Région wallonne a une série de mécanismes
qui permettent d'aider les entreprises à adopter des
technologies plus propres et de les placer dans une logique de
prévention: aides à l'investissement, aides à la recherche,
aides à l'emploi, aides à la consultance, interventions avec
des universités etc., et on retrouve les mêmes outils au
niveau européen.
Peut-on
tirer un premier bilan ?
On
parle des technologies propres depuis le 1er Plan
Wallon des Déchets qui prévoyait la création d'une cellule
Technologies Propres. Elle a été créée le 1er
juillet 1992. Ensuite est venue la cellule Produits Propres en
juin 1993. Avant ces dates là, peu de choses existaient. Depuis
lors, le nombre d'interventions a apporté des changements. Mais
c'est un travail de longue haleine. On ne peut pas demander à
la matière environnementale d'évoluer aussi vite que la matière
fiscale ou la matière sociale. 150 ans nous séparent de la révolution
industrielle! On ne peut pas tout régler en 10 ou 20 ans. De
plus, la Wallonie a un territoire exigu par rapport à sa
population; le tissu industriel est ce qu'il est; on n'est pas
le Canada ou les Etats Unis. Donc cela implique un consensus.
Ici, c'est tout l'aspect relationnel qui intervient. C'est ainsi
que l'opération que nous avons lancée "les Conseillers en
Environnement" avec l'Union Wallonne des Entreprises est
une façon d'aborder la prise en compte de l'environnement en
sensibilisant les responsables des entreprises.
Il
y a un autre volet, celui qui se fait par le monde syndical.
C'est le projet RISE (Réseau Intersyndical de Sensibilisation
à l'Environnement). Là, nous essayons de travailler avec les
syndicats et les travailleurs pour les sensibiliser à la prévention.
Troisième
aspect, c'est tout ce qui touche les riverains d'une entreprise
: associations, communes etc. C'est un travail que nous faisons
en collaboration avec Inter-Environnement
WALLONIE afin d'améliorer le dialogue entre les entreprises et
le voisinage. Il y a aussi tout le travail avec les écoles et
l'association COREN. C'est donc un changement de comportement et
de mentalité qui est visé. Cette approche relationnelle est
aussi, à la limite, une autre façon de développer la l'éco-civisme.
Quel
chemin reste-t-il à faire?
La
réalité industrielle est encore assez éloignée de ces outils
souvent conçus en bureaux, que sont les produits propres, les
éco-bilans, les rapports environnementaux, la comptabilité
environnementale, les indicateurs environnementaux, ISO 14000 et
EMAS. Il reste donc du travail pour pas mal d'années. Tous ces
outils doivent être utilisés de plus en plus souvent pour
arriver à développer des produits qui soient compatibles avec
l'environnement.
J'y
ajoute un élément, en ce qui me concerne: ces produits doivent
être beaux. J'estime qu'un produit qui est beau, tout en étant
environnementalement compatible, cela peut être très agréable.
Le chemin est encore long, mais tout le monde met en avant la prévention,
c'est bien la preuve que cela reste une des priorités, à
terme. Donc, j'espère qu'elle va continuer à se développer.
|