La pyrolyse à plasma
 

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Article publié dans iMediair n°8 - 23 février 2000.

L'ingénierie du plasma permettrait une incinération parfaitement saine de tous les types de déchets tout en offrant un rendement supérieur à celui obtenu par des méthodes d'incinération classiques. Les écologistes pensent que le traitement des déchets sans aucun rejet est utopique et que cette technologie est un simple alibi pour ne plus séparer et trier les déchets.

Pour ceux qui ne le sauraient pas, à partir de 2006, les Européens ne pourront plus éliminer de déchets en décharge. L'industrie a cependant anticipé la directive européenne en s'investissant dans l'incinération des déchets avec récupération d'énergie, la collecte sélective et le recyclage de différents résidus. A l'heure actuelle, la technologie développée autour de cet objectif s'est muée en véritable entreprise et les grandes organisations d'utilité publique en ont fait le cinquième pilier industriel à côté de l'énergie, de l'eau, du gaz et de la distribution par câble.

Marc Joos, un consultant indépendant en environnement qui a déjà fait ses preuves dans le secteur des technologies écologiques décrit l’évolution récente en matière de déchets : "Nous ne pouvons plus stocker nos déchets en décharge et avons donc choisi l’incinération comme échappatoire. Mais nous n’avons fait que déplacer le problème. Car ces incinérateurs sont l’héritage technologique des fours énergétiques qui fonctionnaient jadis au charbon. Dans la logique des choses, il s’agissait de produire un maximum de chaleur avec un minimum de combustible et à un prix aussi faible que possible. Utiliser les déchets comme combustible, c’était un « faire de nécessité vertu », comme le dit le proverbe.

Les ingénieurs physiciens spécialisés dans le plasma nous prédisent un avenir sans sacs bleus et jaunes …

"Nous avons des montagnes de déchets ne coûtant quasiment rien et nous les transformons en un élément rare, l’énergie. Nous avons donc commencé à alimenter de déchets des fours conçus pour brûler des combustibles fossiles, dans le but de produire de l’énergie thermique. L’effet polluant de l’incinération des déchets dans ce genre de four s’est cependant avéré supérieur encore à la combustion de charbon ou de produits pétroliers. Des installations de filtrage et d’épuration plus importantes et plus complexes ont donc progressivement été mises en place afin d’empêcher les rejets dans l’atmosphère, et les résidus (filtrats et boues hautement toxiques) du traitement des déchets dans ces installations, ainsi que les cendres issues de l’incinération, sont stockés dans les ‘décharges’ qui seront laissées aux générations à venir. "

Les cheminées de ces fours ont par ailleurs commencé à libérer des matières non combustibles, nocives pour la santé, dans l’atmosphère. Le problème de rejet de dioxine que Wilrijk et Ostende ont tenté de régler est un exemple parlant. Avec comme conséquences directes : la création de normes, l’établissement de rapports et l’introduction de sanctions. Résultat : des installations de lavage des gaz de combustion sont placées sur les cheminées. Et tout le monde respire à nouveau. La Flandre a ainsi déboursé 1.5 milliards de francs (belges) pour débarrasser les émanations du four ISVAG à Wilrijk de la dioxine. A l’heure de l’épuration des gaz, il ne reste qu’une boue toxique encapsulée dans du béton qui sera laissée en héritage à nos descendants…  Et ainsi évolue le cycle d’une apparente solution jusqu’au problème suivant, poursuit, M. Joos, sans que jamais personne ne se dise : pourquoi brûlons-nous nos déchets dans des fours qui n’ont pas été conçus à cet effet ? "

M. Joos pense que les autorités publiques fournissent des efforts louables pour diminuer la montagne de déchets en les réduisant, les récupérant et les recyclant, abstraction faite, même, de la rentabilité économique qui devrait limiter les coûts de l’élimination des déchets. "Même si ces efforts livrent des résultats optimaux, il restera toujours une certaine quantité de déchets que nous devrons neutraliser d’une façon ou d’une autre. Si les déchets ménagers sont ramenés à 125 kilos par personne et par an – soit environ la moitié du chiffre actuel – la Belgique aura encore 1.25 million de tonnes de déchets ménagers à traiter chaque année. Il faut encore ajouter au minimum deux millions de tonnes de boues industrielles et toxiques. "

Selon Marc Joos, la technologie de pyrolyse à plasma constitue une solution. Ce procédé, qui consiste à à détruire les déchets en les portant à une température extrêmement élevée dans un laps de temps très court, est développé notamment par l’entreprise américaine Global Plasma Systems Corporation, au sein de laquelle M. Joos intervient en tant que consultant. Les matières organiques sont ainsi transformées en un gaz de synthèse de grande qualité. Les substances inorganiques se muent quant à elles en une masse basaltique stable présentant de nombreuses similitudes avec la lave naturelle.

Le grand avantage de ce procédé est que la température extrême empêche toute émission. Cette température est obtenue au moyen d’une torche à plasma. Il s’agit d’un dispositif tubulaire fabriqué dans un alliage métallique spécial à base de cuivre, dans lequel sont amenés du gaz et de l’électricité. Un système de contrôle régit l’introduction de gaz, la charge électrique, le mécanisme d’allumage et le système de refroidissement. L’on obtient ainsi un effet de foudre : une flamme brûle avec un énorme dégagement de chaleur. La seule différence avec la foudre, c’est qu’il ne s’agit pas d’un éclair unique, mais d’une flamme constante. Une torche à plasma peut atteindre jusqu’à 15.000°C et est capable de couper une plaque métallique de cinq centimètres comme du beurre…

Ces températures élevées sont l’essence même de la pyrolyse par plasma. En dessous du seuil magique de 2.000°C, l’on parle d’incinération. Jusqu’à 500°C, l’on obtient une déformation de certains matériaux et à partir de 700°C, il commence à se produire un frottement moléculaire. Dès 1.727 °C, les molécules se cassent sous l’effet de la vibration et l’on assiste au passage de l’état solide à l’état liquide et de l’état liquide à l’état gazeux. M. Joos : " Au-delà de 2.000°C, l’on parle d’ingénierie du plasma. Les atomes commencent à vibrer sous l’influence de la chaleur extrême et à partir de 2.760°C, ils se décomposent. C’est à ce niveau que se décompose la structure moléculaire de tous les produits. "

Lave artificielle

Tous les déchets se composent de matières organiques (composés du carbone), de métaux et de minéraux tels que le fluor, le soufre ou le chlore. La flamme incandescente de la torche à plasma casse les composés carbonés qui se décomposent en hydrogène et en monoxyde de carbone (CO). Les métaux et minéraux restent à la surface et s’écoulent du four sous la forme de lave. Ceux-ci peuvent être réutilisés de diverses façons. M. Joos : "Vous pouvez faire refroidir la lave dans du sable pour obtenir un produit vitreux. Ou vous pouvez l’immerger dans de l’eau pour obtenir de petites boules et des perles de verre convenant parfaitement pour la fabrication de matériaux de construction. De touts façon, la masse de lave se solidifie en agrégats inoffensifs."

"Les métaux lourds contenus reprennent une forme stable semblable à celle qu’ils avaient à l’origine lorsqu’ils étaient encore à l’état de minerai. C’est un peu comme du cristal. Ce verre contient du plomb, qui est en lui-même toxique, mais qui demeure inoffensif ainsi « enfermé ». Il en va de même pour l’amiante : tant qu’elle demeure sous la forme de roche, elle ne présente aucun danger. Ce n’est que lorsqu’elle est transformée en poudre et se répand dans l’air qu’elle devient toxique. Les déchets de plaques d’amiante sont actuellement déjà traités dans des réacteurs à plasma."

L’ingénierie du plasma présente de nombreux avantages, selon M. Joos. "Tout d’abord, les déchets ne doivent pas être triés. Elle permet de traiter quasiment tous les déchets, qu’ils soient ménagers, médicaux, industriels ou même toxiques. Aucune préparation n’est nécessaire. La pyrolyse à plasma accepte également les résidus des procédés classiques d’élimination des déchets: boues de dragage, amiante et matériaux contenant de l’amiante, cendres volantes, matières dégagées par les fours électriques, terre polluées par des pesticides, déchets faiblement radioactifs, etc ".

"Les dimensions du four sont trente fois inférieures à celles d'un four conventionnel, ce qui a pour effet de limiter fortement le coût de transport et de l'infrastructure. Mais les atouts essentiels de ce procédé sont d'une part son caractère écologique - pas de dégagements de gaz nocifs par les cheminées, ni de restes de cendres dans le fond du four -  et d'autre part la récupération de l'énergie thermique et des autres sous-produits de valeur. 98% de l'énergie thermique peuvent être transformés en méthanol, en hydrogène ou directement en électricité."

Un prof d'écologie

La combustion du gaz se fait dans ce que l'on dénomme une combined cycle turbine, dans laquelle est ajouté un autre combustible - du pétrole ou du gaz naturel par exemple. "Mais même si le gaz de synthèse est plus pur que le gaz naturel, sa qualité n'est guère constante. C'est pour cette raison que les turbines non-mixtes n'atteignent qu'un rendement de conversion de 45 à 50%, ce qui est malgré tout nettement supérieur aux 35 à 40% de rendement d'une centrale thermique au charbon classique. Lorsqu'un combustible secondaire est ajouté, vous obtenez un dégagement de gaz combiné de qualité constante, ce qui permet de porter le rendement à 60% . Trente pour cent de l'énergie livrée par un four à pyrolyse à plasma couplé à une turbine à gaz sont immédiatement réutilisés pour alimenter la torche à plasma. Les 70% restants peuvent être vendus au réseau public de distribution."

Qu'est-ce qui empêche alors l'ingénierie du plasma de se répandre sur le marché des technologies environnementales? Sur la base des dernières études de l'impact sur l'environnement dans le cadre de projets en cours, les Verts ne risquent pas de s'opposer à cette technologie, pense M. Joos. La commission espagnole qui a examiné le rapport précédant la construction du four de Valence aurait même désigné un professeur qui fut jadis une figure de proue au sein du service de recherches de Greenpeace Espagne.

Et pourtant Greenpeace Belgique semble donner un autre son de cloche. Roland Moreau, directeur de l'organisation écologique et ex-ingénieur auprès de l'entreprise de traitement des déchets WATCO, ne plaide pas en faveur d'un système au sein duquel les gens n'apprennent plus à orienter leurs achats de façon écologique et à trier leurs déchets. "Bien sûr que Global Plasma System Corporation peut rentabiliser le système si les frais d'une collecte sélective deviennent superflus et que les gens peuvent à nouveau tout jeter dans un seul et unique sac gris. Nous ne nions pas que la pyrolyse par plasma donne de meilleurs résultats que l'incinération classique des déchets. Nous émettons toutefois des réserves quant aux possibilités techniques mises en avant. Il existera toujours des résidus composés de substances dangereuses, qu'il s'agisse des dioxines issues du refroidissement des gaz, des métaux lourds contenus dans la lave ou du chlore résiduel dans le gaz."

De façon assez cyclique, il semble que ce soit surtout le groupe de pression favorable au recyclage et soutenant les grandes entreprises classiques de traitement des déchets qui tente d'empêcher le développement et la technologie du plasma. "Ces personnes sont parfaitement conscientes que cette technologie leur fait concurrence et tirent leurs couteaux face à ses partisans".

M. Joos est convaincu que le procédé de pyrolyse à plasma n'a pas encore pu se faire de place sur le marché européen du traitement des déchets et de l'énergie, parce que les groupes industriels traditionnels, Suez-Lyonnaise des Eaux, veulent d'abord amortir leur technologie et leur infrastructure de recyclage.

A l'étranger

Selon M. Joos, c'est également pour cette raison que l'entreprise qu'il représente s'est imposée beaucoup plus rapidement en Italie, en Espagne et en Turquie qu'en Europe occidentale et septentrionale. "Dans les pays du sud de l'Europe, les groupes de pression favorables à l'incinération sont nettement moins puissants. De plus, ces pays sont contraints, depuis des années, d'importer de l'électricité. Global Plasma Systems vient juste de signer un contrat concernant la construction des toutes premières installations européennes à Valence (Espagne) et à Vicence (Italie). Les installations de Valence auront une capacité de traitement de 120.000 tonnes par an, dont la moitié de déchets ménagers et la moitié de déchets industriels toxiques, notamment les déchets hautement dangereux des tanneries; le gaz de synthèse alimentera une turbine d'une capacité de 35 mégawatts. Le réacteur à plasma de Vicence affichera quant à lui une capacité de 130.000 tonnes par an et sera également combiné à une centrale de 35 mégawatts.

Une des principales objections des opposants à la pyrolyse à plasma est son coût élevé. Et pourtant, Marc Joos est assez sûr de lui: "Le coût d'une installation fonctionnant au plasma est finalement inférieur à celui d'un incinérateur conventionnel. Et les frais d'exploitation sont également moins élevés. Une étude de projet pour la Région  wallonne basée sur la composition moyenne d'un sac de déchets ménagers a démontré qu'un réacteur à plasma d'une capacité de 160.000 tonnes par an avec une production d'électricité de 30 mégawatts requiert un investissement de 2.4 milliards de francs. Un incinérateur de capacité semblable avec ses filtres à particules et ses unités complexes de lavage des gaz coût plus de 2.8 milliards de francs, qui plus est, sans aucune production d'électricité. "La même étude démontre par ailleurs que si le coût de traitement des ordures ménagères se monte à 3.000 francs la tonne, et que l'électricité est revendue au réseau de distribution 20% en dessous de son prix, l'installation est amortie en quatre ans. Selon l'OVAM (Openbare Vlaamse Afvalstoffen Maatschappij), pour un incinérateur doté de la meilleure installation d'épuration et de récupération de chaleur, le prix de la tonne se situe à plus de 4.200 francs. "

Les premiers contacts que Marc Joos a eu avec les instances publiques belges seraient encourageants. "Selon les chiffres avancés à Bruxelles, en Flandre et en Wallonie, il y aurait suffisamment d'ordures ménagères non traitées que pour permettre à la technologie de pyrolyse à plasma de pénétrer le marché belge."  

Quoi qu'il en soit, la nouvelle technologie souffre actuellement d'un certain scepticisme. M. Joos le constate au quotidien. "Quel que soit le lieu où je présente le procédé, je suis confronté à des personnes doutant des performances écologiques et des atouts économiques. Ce n'est qu'à l'issue de la description des propriétés chimiques et thermodynamiques qu'un interlocuteur neutre prend conscience des avantages uniques de ce procédé". 

Tom Michielsen